La batteuse de mon enfance

C’était un événement quand nous étions enfants. Pendant la guerre, la batteuse était  actionnée et reliée par une courroie à une machine à vapeur. En prévision, la veille pour entretenir le foyer il fallait prévoir une belle provision de bois sec et de l’eau dans un demi-muid.

Un ou deux mécaniciens suivaient ce matériel de ferme en ferme. Je me souviens de l’un d’eux qu’on appelait « lou Tuloy », car comme tous les enfants, nous attendions avec impatience le bonheur de tirer sur le cordon pour déclencher le sifflet de la locomotive quand elle serait opérationnelle.

A ce moment une vingtaine d’hommes recrutés chez les voisins et même dans les villages alentour,se mettait en place, chacun à son poste. Une ou deux personnes coupaient les liens des gerbes qui arrivaient sur la batteuse, poussées dans la gueule de la machine (des liens de paille de seigle à cette époque que j’ai vu confectionner). Le grain tombait dans des sacs que les costauds transportaient, sur le dos, dans les greniers (ils pesaient chacun autour de 80 kgs). La paille entassée en pailler demandait un savoir-faire pour l’édifier en pyramide autour d’un poteau, coiffé à la fin d’un couvercle pour que l’eau ne s’infiltre pas à l’intérieur. Le pailler terminé, on fignolait son aspect en le lissant au râteau pour le rendre imperméable.

A part le sifflet, cette période de battage est pour moi assez floue, j’étais très petite. Par  contre plus tard je me souviens du tracteur qui remplaçait la locomotive, de la ficelle des gerbes confectionnées par la moissonneuse-lieuse.  Plus de pailler, la presse réalisait des bottes liées avec des fils de fer qu’on enfilait (avant le jour du battage, je détestais « tirer les fils de fer » avec un tire-fils, encore présent à la maison). Comme auparavant, les enfants étaient chargés d’approvisionner les travailleurs en boissons ; il fallait aller chercher l’eau à la fontaine avec des pichets, l’eau n’ était plus très fraîche à l’arrivée ! Les hommes ivres de fatigue, de soleil, de bruit, de poussière appréciaient la pause repas : la poule au pot (moins au bout de 3 semaines de campagne de battage), les tomates, piments, oeufs en salade qui l’accompagnaient. Dans certaines fermes qui en faisaient  l’élevage, l’agneau et les haricots Tarbais ou les oies de Guinée rompaient la monotonie du menu. Le vin du terroir, hautement coloré coulait à flots. Les fruits du verger précédaient le final du  repas: « la goutte »  ou « la gnôle* », l’eau-de-vie distillée pendant l’hiver par le bouilleur de cru et son alambic itinérant.  Plus ou moins avinés, les hommes chantaient : grands airs, chansons salaces, de chasse, du terroir en béarnais. Le répertoire était varié, tonitruant et clôturait ces agapes !

Pendant ce temps, à ne pas perdre, le matériel, très lourd qui  devait être déplacé chez un autre utilisateur, était tracté séparément par un attelage de boeufs et quand sur les chemins défoncés, fortement pentus c’était insuffisant, on ajoutait une, voire deux paires pour éviter que la machine n’entraîne l’attelage ; on appelait ça «  faire corde ». La batteuse a fonctionné chez nous pour la dernière en août 1959, j’ai pris soin de récupérer de la balle d’avoine bien propre pour confectionner le matelas du landau de mon premier enfant. Puis arriva l’ère de la moissonneuse-batteuse…

 

* « la gnôle » qui, au premier « coul » (jet de jus) titrait à 90°, on en conservait comme désinfectant puis on la ramenait à 40° pour la consommation.

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Un commentaire Ajoutez le votre

  1. Michel Munier dit :

    J’ai bien aime cet article. Je recherchais sur les batteuses des annees 40, etanut nee en 42 et passe qq annees a Auradour sur Veyre avant mes dix ans je crois. C’est labas que j’avais rencontre ces monstres! Actuellement pas des monstres mais des machines geantes pour mes jeunes annees, Oui la lieuse, la batteuse et la machine a vapeur qui sifflait tot le matin pour le commencement du travail, et sa longue couroie qui faisait marcher le reste…Et a la fin du jour tous les homes se lavaient dans une grosse mare a cote.
    J’aurais aime de meilleur photos de ces machines, mais peut etre que je les trouverais. Bonjour de Sydney en Australiemx2u6

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