Le STO

 

J’étais donc un petit instituteur de campagne de la classe 42…

 L’administration de l’Education Nationale voulait éviter la fermetures des écoles dont les titulaires étaient Prisonniers de guerre (1 800 000 prisonniers de guerres au total , instits, paysans, ouvriers, cadres, curés, ….).

Pour remplacer ces instituteurs prisonniers, certains d’entre nous, dont j’étais, avaient eu la chance de recevoir une délégation spéciale d’intérimaire , bénéficiant du label « maintenu provisoirement sur place en qualité d’instituteur »… et je me trouvais ainsi affecté sur un poste ; alors que partaient progressivement les jeunes moins chanceux des classes 40-41-42 ; nous étions jusqu’ici un peu épargnés.

Pendant que s’intensifiaient rafles et réquisitions, ceux qui étaient en poste se sentaient protégés….

C’était mon cas, chacun suit son destin et sa trajectoire de vie.

Mais après quelques semaines d’exercice, nous recevons de l’inspection académique une convocation que nous devons remettre à Mont de Marsan lors d’une visite médicale  destinée à « réviser notre affectation ». Nous pensions à une prolongation, le service de l’Education Nationale devant, dans notre esprit, être assuré…

En fait de prolongation de travail, c’était, après un simulacre de visite médicale, l’ordre péremptoire de départ OBLIGATOIRE, dans les 3 jours, au titre de STO (Service du Travail Obligatoire),  institué par une loi de l’Etat français.

Départ signifié aux maires des communes de résidence, avec suppression des cartes d’alimentation, de vêtements… et les précisions spéciales données sur les sanctions personnelles et familiales en cas d’insoumission, rendue pratiquement impossible pour la plupart d’entre nous, pris du  jour au lendemain dans le filet hermétique tombant sur le Pays. ( Ce n’est qu’après ces départs massifs que la résistance s’est vraiment mieux organisée).

Comme pour nombre de mes camarades, le retour à la maison, porteur de la nouvelle, fut très douloureux. Pleurs des mamans, silence lourd et angoissé des pères….

Imaginez le bouleversement produit dans les milieux humbles, non politisés, c’est à dire ne bénéficiant d’aucun appui extérieur, des milieux où on ne peut discuter les ordres du gouvernement, de l’Inspection Académique, de Préfet, du maire, milieu campagnard où l’on a appris à se plier, à obéir, à souffrir… à supporter les coups du sort, avec une dizaine de soldats allemands dans la maison familiale réquisitionnée (portant l’écusson  que nous lisions 44 !).

Nous ne disposions pas, à l’époque, de bagages Hermès ou Vuitton, ni d’une garde robe très fournie, ni de téléphone portable, encore moins de la possibilité d’achats en ligne. Il fallait aller acheter à Peyrehorade une deuxième valise en carton, meilleure que la vieille datant de la guerre de 14 du papa… si on avait la chance de la dénicher en ajoutant à son prix déjà surfait, un morceau du jambon familial.

Il fallait bien partir, puisque partir était obligatoire et incontournable, acheter 2 chemises supplémentaires, 2 caleçons et quelques autres babioles. Voila pourquoi ma vénérable mère, pleurant toutes les larmes de son corps sur le sort de son fils unique qui lui était volé,  s’est rendue au canton dans sa voiture à âne, luxe du moment, au milieu des véhicules vert de gris qui sillonnaient la nationale.

Je suis parti, les bagages légers et le cœur gros, dans les conditions matérielles et psychologiques du voyage d’agrément que vous supposez. Au cours de mon séjour là bas, j’ai eu comme mes camarades plusieurs affectations hasardeuses et variables, selon les besoins des vainqueurs, car dans les usines allemandes, on ne discutait pas la flexibilité de l’emploi.

Mon affectation première fut à Dantzig, dans une usine qui avait pour nom  « Maschinen und Werkzeugfabrik – Am LOTSENWEG DANTZIG NEUFAHRWASSER WESTPREUSSEN ». IL s’agissait d’une fabrique de machines et d’outils. En fait de machines et d’outils, nous fabriquions des chars d’assaut, les fameux Tigres.

En dehors des livres, je n’avais jamais vu une vraie usine…. il n’y en a pas à Port-de-Lanne. Mon horizon industriel concret était Bernard, le forgeron du village avec son tablier de cuir, son énorme soufflet tiré par une chaine de fer à poignée de bois qui animait, au milieu des étincelles crépitantes, le feu enchanteur auprès duquel j’allais souvent me réfugie quand j’étais enfant…

Il y avait aussi, dans ma culture industrielle, Adolphe du Haou, le maréchal ferrant qui, un bouquet de poils grisonnants sortant de ses larges oreilles, ferrait régulièrement Marquise, notre ânesse paisible et indifférente à la concurrence que lui faisait Amédée, le charpentier, avec sa voiture à bras ou le prestigieux Raymond, chauffeur de notre car poussif (le Dax-Bayonne par Port-de-Lanne, souvenir de l’époque où nos galupes reliaient les 2 villes par l’Adour en passant par notre village)…. A cette époque de brouettes et de bicyclettes bricolées à pneus durs, la possession d’une voiture à âne, la connaissance du maréchal ferrant qui en assurait la maintenance était une sorte de luxe ; il y avait au village , l’âne de Martoc, l’ânesse de chez Lataillade et celle d’Anna de Tartas, la sage femme… voyez notre confort !

 Me voila « tombé » dans cette usine démentielle, devenue plus tard une annexe des chantiers Lénine de Walésa….

Et ce fut très dur : le travail sur des postes aussi variés qu’imprévus, la crasse, les punaises et la faim, la peur des bombardements particulièrement destructeurs fin 43-44, la vie dans la baraque… mais aussi les belles pages de camaraderie, la lutte fraternelle dans l’adversité, puis notre libération, les uns par les Américains, les autres par les Russes et le retour à la maison avec ses joies, ses découvertes et ses peines….

 

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