Mémoires de ma jeunesse

Mme P.C. fait un retour en arrière de 70 ans, se remémorant quelques épisodes de sa jeunesse malheureuse. Elle commence ainsi son récit : oh, nous avons été très gâtés par nos parents, avec ma soeur et mes frères, mais à douze ans, je suis tombée d’un mur d’enceinte de la ville d’une hauteur de 9 mètres, voulant cueillir des cynorrhodons pour faire de la confiture. Je m’en tirai avec une triple fracture du poignet et la lèvre ouverte. En 1938, à 14 ans, j’ai contracté la fièvre typhoïde : une salmonelle provenant d’un sanatorium de la ville avait pollué l’eau que nous buvions. Il y eut de nombreux morts : une famille voisine perdit deux enfants. Chez moi je fus la seule touchée. Heureusement, mon petit frère de quelques mois ne fut pas contaminé:  cela se passait à Bergheim en Alsace où nous vivions.

Les années de guerre nous firent beaucoup souffrir. En 1940, mon père fut mobilisé : tous les hommes devaient partir à cause des Allemands qui envahissaient notre région. Or pour ceux-ci, mon père avait des « antécédents ». En 1914, il habitait chez mon oncle tout en faisant l’apprentissage d’ajusteur fraiseur, à Belfort. Il fut rappelé en Alsace, allemande à cette époque, afin de partir à la guerre. Son oncle lui conseilla de s’engager dans l’armée française, sous un faux nom pour éviter des ennuis à notre famille, ce qu’il fit. En 1918, les Allemands le firent prisonnier dans un camp en Allemagne. Il essaya de s’enfuir mais il fut rattrapé.

Lors de la seconde guerre mondiale, les Allemands chassèrent tous les français considérés « dissidents » d’Alsace. Mon père eut des ennuis avec la Gestapo renseignée sur son passé.

Enfin, en 1941 nous fûmes obligés de partir avec 30kg de bagages maximum par personne et de laisser les clés de notre maison à l’Envahisseur. ( Par la suite, les Allemands vendirent nos terres maraîchères et emportèrent ce qui leur plut, comme nos plus beaux meubles). Ils nous firent monter dans un car, mes parents, mes frères, ma soeur et moi : nous avions 20, 3, 14 et 17 ans. Ensuite, après une fouille en règle, on nous poussa dans un train déjà complet, sur la ligne de démarcation à Montrevieux, direction Besançon, Lons- le- Saunier. Nous ne savions pas où on nous emmenait. C’était l’angoisse totale.

Dans les couloirs, il y avait des Allemands, des Allemands…partout. Il ne fallait pas dire un mot. Puis dans une gare, ces derniers sont descendus laissant la place à des gendarmes français. Tout avait été organisé mais nous ne savions toujours rien.

A Lyon comme ensuite tout au long de notre trajet qui a duré quatre jours, des membres de la Croix Rouge nous ont apporté un petit déjeuner dans le train. Dans les gares suivantes, nous étions ravitaillés en sandwiches par le biais des fenêtres du train. Nous dormions difficilement, assis sur des banquettes de bois.

A Toulouse, le train est resté sur une voie de garage une demi-journée. Nous sommes descendus : il fallait laisser le passage pour d’autres trains. Nous ignorions toujours notre destination. Les gendarmes « déposaient » de temps à autre des groupes de gens qui allaient être recueillis dans des familles. Ainsi, le train se vidait peu à peu.

Enfin, nous arrivâmes à Bedous. Un souper nous fut servi au restaurant de la gare et on nous dispersa dans différentes familles qui nous attendaient. Pour notre part, nous atterrîmes dans un bistrot : c’était bruyant, il y avait toujours du monde, on se gênait tous, les foires se succédaient…nous y restâmes de janvier à avril.

Entre temps, mon père avait écrit à une cousine qui habitait Andoins.  Elle chercha une maison auprès du maire du village Mr Lahore et c’est ainsi que nous nous installâmes dans une petite maison de deux pièces à Pâques. C’était une ancienne grange que le propriétaire Mr Castet avait aménagée pour recevoir des réfugiés. Même le sol, du plancher, était refait à neuf.

Le village d’Andoins accueillit de la sorte six familles. On était bien, c’était agréable.

Parmi nos compagnons d’infortune, il y avait  des jeunes dont quelques déserteurs, ils essayèrent de franchir la frontière vers l’Espagne. Réussirent-ils? Je ne crois pas.

Nous avions connu durant plusieurs jours, l’incertitude, l’angoisse, la terreur même! Comment tout cela était possible? Pourquoi ? Eh bien, nous avions été « dénoncés » par un voisin, tout simplement.

Les Allemands étaient très durs. En fait, là-bas en Alsace, ils avaient enrôlé les jeunes dans la « jeunesse hitlérienne ». Quelques mois avant la fin de la guerre, une jeune fille qui avait apporté un bouquet de fleurs sur la sépulture d’un soldat américain fut dénoncée. Expédiée dans un camp de concentration dans les Vosges, elle revint à la fin de la guerre, le dos crevassé, lézardé. Nous connaissions des juifs  dont quatre familles partirent bousculées, chargées dans des camions. Elles ne sont pas revenues. En montant dans le car, nous vîmes une vieille dame impotente se faire maltraiter pour aller plus vite.

Enfin, à Andoins, nous avons pu revivre, en travaillant dans des fermes: nous prenions tout ce qui se présentait, cultures (maïs ou autres) jardins…et c’est ainsi que j’ai connu mon mari.

A la fin de la guerre, toute la famille est repartie en Alsace. Nous nous sommes disséminés chez différents membres de notre parenté, tandis que des travaux étaient réalisés dans notre maison.

Ensuite, nous nous y sommes réinstallés. Mes parents y ont fini leur vie. Mon premier frère et ma soeur habitent Colmar, le plus jeune réside non loin.

Lorsque je suis revenue en Alsace en 1945 le 14 juillet, une grande fête a eu lieu :  nous étions de nouveau libres et français !

Malheureusement, j’ai été atteinte de rhumatisme articulaire, j’ai dû être hospitalisée et j’ai fait une coxalgie. Je suis restée 14 mois à l’hôpital. Résultat : à 21 ans, je me suis retrouvée avec une jambe raide. Celui qui allait devenir mon mari est venu me chercher et nous avons vécu de nombreuses années ensemble à Andoins heureux, fondant une nouvelle famille.

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