Mémoires de mon grand-père – III – L’âge mur

le

Me voici donc maintenant pourvu d’une situation stable et que je m’engage à honorer. Nommé homme d’équipe à Laluque (à l’essai un an) commissionné le 1er décembre 1919. J’étais alors encore soldat en congé illimité depuis le 1er décembre 1918 et démobilisé pour de bon le 9 septembre 1919 à Mont de Marsan. Jusqu’alors j’avais travaillé avec la tenue de soldat et comme j’étais caporal, tout le monde ne m’appelait que « Caporal ». J’ai gardé ce surnom très longtemps, même après avoir été démobilisé ; je n’avais pourtant plus la tenue de soldat puisque je l’avais remise lors de ma démobilisation définitive à Mont de Marsan où j’avais remis tout mon barda (sac complet, tenue militaire et arme).

 

SNCF, années 30
Maurice, deuxième à gauche au deuxième rang,

Mes débuts à Laluque ne furent pas trop pénibles. Il y avait un bon chef de gare qui me fit travailler les Règlements et consignes diverses, et m’initia même à des travaux de bureau. Je pigeais assez vite, je voulais arriver et le travail ne me faisait pas peur. J’étais assez bien apprécié mais mes 34 mois de guerre m’avaient fait perdre beaucoup de temps de ma jeunesse et j’avais une fureur de vivre qui me faisait oublier de me consacrer entièrement au travail. Je faisais consciencieusement mon boulot, mais en dehors de cela je n’y pensais plus et je courrais tous les amusements et distractions que l’on appréciait après la guerre – on voulait se rattraper. Pourtant je réussis mon premier examen et fut nommé facteur mixte (1er grade) le 1er mai 1920 et muté à St Vincent-de-Tyrosse, qui resta toute ma carrière et même toute ma vie ma seule résidence. Je n’y restais pourtant pas tout le temps. Les temps étaient durs car on ne peut pas s’amuser sans dépenser.

 

Alors, en 1922, je demandais, pour être pécuniairement un peu plus à l’aise, à faire des déplacements ; et on m’envoya sur le Pays Basque. Je fis toutes les gares depuis Bayonne jusqu’à St Jean-Pied-de-Port. Puis un jour on demanda des cheminots pour la Ruhr en Allemagne, avec double paye comme avantage. Je demandais aussitôt.

Etant célibataire et avide d’aventure, je partis donc en 1923 pour la vallée du Rhin. Je passais là une bonne période et j’en garde un bon souvenir. Je restais donc 23 mois en pays occupé, c’est-à-dire tout le long du Rhin, de Mayence à Coblence. J’ai passé là-bas du bon temps et j’en garderai toujours un bon souvenir. C’était pendant les années 23 et 24. De plus je m’étais fait un joli pécule, puisque pendant 2 ans je n’ai pas touché à la paye de France, car la paye des territoires occupés me suffisait (je touchais la paye de brigadier-chef). Je rentrais donc de nouveau à St Vincent-de-Tyrosse en 1925 où je repris mes fonctions de Facteur Mixte, en prenant pension à l’hôtel Duters (?) comme beaucoup de fonctionnaires célibataires – postiers, instituteurs, perception, cheminots et autres emplois.

 

Ce fut encore une autre chance de ma vie de trouver cette pension où j’allais rencontrer Andrée, celle qui sera la compagne de ma vie familiale par la suite. En effet, parmi ces pensionnaires célibataires, se trouvaient plusieurs jeunes filles – postières, dactylos, employées du trésor, et une institutrice à laquelle je n’aurais jamais osé penser si des amis, les « Latapy » n’étaient pas intervenus plus ou moins directement. Monsieur m’en ayant parlé plusieurs fois et Mme Latapy, qui était institutrice (avec ma future) en ayant sans doute parlé elle aussi. Le sujet me plaisait mais je ne me considérais pas un bon parti pour elle. Aussi n’osais-je pas m’avancer et pourtant je surprenais des regards complices et nullement hostiles. Aussi me décidais-je à me déclarer, mais elle ne répondit pas à mes avances et je compris que tout ça n’était que chimères et ne m’y attachais plus outre mesure. Mais un jour, ayant appris qu’un collègue voulait me faire marier avec une de ses nièces, elle prit peur de rester pour compte et prit elle-même la résolution de se dévoiler et le miracle s’accomplit. Moi l’illettré allié à une institutrice ! Et par miracle aussi ce fut un mariage d’amour, car nos sentiments furent réciproques et durables et j’en remercie Dieu. Nous eûmes naturellement, comme cela arrive à tout le monde, des heures difficiles.

 

Maurice en 1937

Le premier bébé, une fille mort-née à terme ; puis nous eûmes un fils Jean-Paul. Trois ans après naquit une fille Raymonde jumelle avec un garçon mort-né lui aussi. Nous n’eûmes donc que 2 enfants vivants sur 4 mis au monde. Ce furent des périodes pénibles, mais grâce à Dieu, ces enfants nous restèrent et nous donnèrent des satisfactions, dociles et raisonnables, normaux et en bonne santé. Jean-Paul, assez doué réussit tous ces examens. Raymonde, elle, n’aimait pas l’étude et préféra apprendre un métier (modiste). Elle alla donc dans un collège technique et réussit quand même son CAP du premier coup. L’un poursuivit donc ses études jusqu’au diplôme d’ingénieur électricien et l’autre se fit modiste. Ils se marièrent tous les deux très jeunes et nous donnèrent 4 beaux petits enfants.

 

Malheureusement, au moment où nous aurions pu être très heureux, une grande catastrophe s’abattit sur nous. Le 4 avril 1957, un an et demi après avoir pris sa retraite d’institutrice, ma compagne fut terrassée par une congestion cérébrale qui la laissa paralysée pendant 8 ans et 2 mois – hémiplégie côté droit et privée de parole. Ce fut une période des plus pénibles pour nous tous. Heureusement, grande chance, j’avais ma sœur avec moi depuis 30 ans déjà et ainsi je ne fus jamais très seul. Je vis cependant avec le souvenir de plus de 25 ans de bonheur et ne peut qu’honorer cette période que Dieu n’a pas voulu plus longue. Marié le 9 février 1929, veuf le 1er juin 1965 à 69 ans.

 

 

Fin avril 1957, je pose avec « Pépé de Tyrosse »
1958 avec Pépé et Manée (Andrée), alors hémiplégique.

 

 

Après la mort de ma compagne, un autre malheur me frappa, ma vue devint déficiente par suite certainement des soucis, anxiétés et fatigues dus à ces 8 ans passés à côté des peines et souffrances de ma malade qui demandait des soins constants. Enfin bref, ça ou autre chose, je perdis presqu’entièrement la vue et ce n’est que grâce à des opérations délicates mais assez efficaces que je conservais assez de vue pour me suffire – mais avec quelle peine.

 

Maintenant, depuis 6 ans, ma vie, quoique n’étant pas de tout repos, s’égrène sans trop de heurts si ce n’est une solitude affective qui me manque beaucoup et me pèse fort. Mais à 75 ans que puis-je espérer sentimentalement, qui voudrait se charger de moi ? J’y ai pensé, ne serait-¬ce que pour apporter un rajeunissement dans ma maison. Car ma sœur, qui a 80 ans, ne pourra bientôt plus assurer les charges du ménage, et une maîtresse de maison la soulagerait beaucoup, je l’espère, sinon ce serait inutile. Mais les sujets qui rempliraient le double but de me plaire et de nous être utile ne courent pas les rues. Aussi je n’ose y penser. Ou si j’y pense, j’hésite, vu mon âge, ça pourrait paraître ridicule et pourtant j’aurais bravé ce ridicule sans hésiter si j’avais pu avoir une personne qui ait toute mon estime et mon amitié et pour laquelle, j’en suis sûr, j’aurais reporté toute mon affection nécessaire à une nouvelle vie. Hélas, des malentendus nous ont fait dériver sur une autre voie. Je le regrette.

 

Voilà, en gros, les évènements de mes ¾ de siècle. Ce sont certainement les seuls qui ont eu une influence indiscutable sur mon existence.

 

Le chiffre 9 semble me poursuivre dans tous mes grands évènements (bons ou mauvais) :
• A 9 ans, on m’apprend déjà à me rendre utile : mes parents me font les aider car la gêne est à la maison,
• En 1909, mes parents m’envoient gagner ma croûte chez les autres pour diminuer les bouches à la maison – expérience de la vie.
• A 19 ans, je pars soldat à la guerre jusqu’à la démobilisation en 1919 à Mont-de-Marsan, le 09/09/1919
• En 1919 donc, démobilisé et titularisé dans ma nouvelle carrière de cheminot à Laluque.
• Le 9 décembre 1919 nommé facteur mixte à St Vincent-de-Tyrosse
• Le 9 février 1929, je me marie, nouvelle existence. Venue de 2 enfants. Vie normale et heureuse.
• 1939, je suis nommé Facteur enregistrant à Labenne, mais conserve ma résidence à St Vincent-de-Tyrosse où je loge à l’école.
• 1949, achat du terrain dont je suis propriétaire et où ma femme et moi avons construit notre nouveau foyer.
• A 69 ans, le plus dur de mes évènements, je perds ma femme et suis veuf. Nouvelle existence.
• En 1969 je cherche à me remarier (nostalgie affective) ; croyant avoir trouvé la femme idéale qui me ferait oublier Andrée ; mais le 19 février lettre très dure de cette personne qui m’enlève toute espérance. Fin de mes illusions, mais regrets sincères.

(8 décembre 1979 décès accidentel à St Vincent-de-Tyrosse )

 

Suite à l’histoire de ma vie à partir de 1969 : cette année-là le Christ m’est apparu sur un immense crucifix illuminé. Mais comme j’ai cru à un rêve, je n’en ai pas tenu cas. Mais depuis j’ai réfléchi à tous les miracles qui ont accompagné ma vie et je me demande si la prière que j’avais appris par cœur lorsque j’étais berger n’y est pas pour quelque chose. La voici cette prière qui a guidé ma vie :

« Mon Dieu, je crois en vous mais fortifiez ma foi, je vous aime mais redoublez mon amour,
je me repends d’avoir péché, mais augmentez mon repentir ».

 

Jean « Maurice » BIREBONT

 

Remerciements à Jean Daniel Birebont pour les photos anciennes de Maurice Birebont
extraites du livre « Histoire de la famille Birebont », paru en avril 2016

[Total: 1 Moyenne: 5]

Thèmes associés au témoignage:



Témoignages similaires:



Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *