On a une cocotte

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Ma mère, dont la mémoire commence à chanceler, se souvient pourtant très bien d’épisodes anciens de sa vie. En voici un, peut-être que d’autres suivront.

 

J’ai grandi à Grenoble, et quand j’étais petite c’était la guerre de 39-45. Nous habitions rue de Stalingrad, où mon père était pharmacien. La pharmacie de la Capuche existe d’ailleurs toujours.

Comme une grande partie de la France, la ville était occupée, au début de la guerre par les italiens puis les allemands les ont remplacés. Nous étions quatre enfants, et je suppose que ce n’était pas simple pour mes parents de nourrir et habiller tout ce petit monde. Je me rappelle une fois, ma mère avait fait la queue toute la matinée pour du tissu, et finalement elle n’avait pu en avoir qu’un mètre cinquante…

Le dimanche nous allions parfois rendre visite à des amis de mes parents qui habitaient la campagne. Ils venaient régulièrement à cheval vendre leurs productions au marché, et au retour ils s’arrêtaient souvent à la pharmacie acheter des médicaments. A cette époque, au bout de notre rue il y avait la voie ferrée à traverser et après c’était la campagne ! Ca a bien changé depuis, surtout depuis les jeux olympiques (1968).

Pendant l’occupation, tous les achats devaient passer par le système des tickets de rationnement. Sinon, c’était du « marché noir ». Mais pour les légumes ou la viande, il valait mieux connaître des paysans…  Maman leur portait des pantoufles, ou parfois des produits de la pharmacie, par exemple de la teinture d’iode pour les rhumatismes… Grâce à ce troc, nous rentrions souvent avec des légumes. Ce jour-là, nous avions également « troqué » une poule que nous avions mise dans un panier spécial en osier.

Mon petit frère était dans son landau, et les deux grands (mon autre frère et moi) tenions notre petite sœur de 3 ans par la main. Les légumes et la poule étaient discrètement rangés sous le landau… Quand nous sommes arrivés devant le barrage de soldats allemands à l’entrée de la ville, les parents et les aînés (je devais avoir 8 ou 9 ans) n’étions pas très rassurés, c’était tout de même risqué. En passant devant le militaire, avant que personne n’ait pu rien dire, ma petite sœur s’est écriée : « on a une cocotte ! » Devant la réaction de cette petite fille le visage du soldat allemand s’est illuminé d’un grand sourire et il nous a laissé passer. Maman s’est longtemps souvenu de ce visage blond et souriant, il devait avoir à peine 18 ans.

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