Mon père, tailleur de pierres à Arudy

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A l’âge de 9 ans, mon père est devenu tailleur de pierre, il y  avait beaucoup de carrières sur Arudy.

Carrière Laplace
Photo donnée par Mme NAVARRO

Sur la route d’Oloron, il y a une colline où elles s’échelonnaient. Mon père travaillait dans une carrière tout à fait en haut, la carrière Jeamboue.

Ils étaient 3 frères, 2 neveux et 1 ouvrier (soit 5 employés sur 6 de ma famille) à travailler dans cette carrière. Il a commencé son apprentissage avec son frère qui avait 13 ans de plus que lui, c’était son maitre, il lui apprenait le métier et il était très dur avec lui. Au début, il devait casser les pierres, puis les scier à l’aide d’un fil et de l’eau. Le rôle des apprentis comme mon père, était également d’aller au café qui était plus bas, pour aller chercher le pinton pour boire un coup.

Quand il a eu un peu plus d’expérience, mon père explosait les blocs de pierre à la dynamite, il les descendait sur des wagonnets et avec, il taillait des pierres tombales. Mon père a une tombe magnifique avec une croix, de petites immortelles et une feuille d’acanthe, c’est lui-même qui se l’ai faite. Il travaillait également dans les églises (église sous-terraine de Lourdes, église d’Iseste, …), il me disait : « Quand tu iras à l’église d’Iseste, tu verras les fonds baptismaux, c’est moi qui les ai fait ! ».

Les tailleurs commençaient avant 7 heures et finissaient à 17h30, du lundi et samedi. Pour de très petites paies. Le dimanche, ils coupaient le bois pour l’hiver mais si on les appelait, ils partaient en suivant. Il adorait son patron, même quand il n’était pas là, ils se répartissaient le travail, ils étaient très sérieux. Ça a été une vie de labeur.

En 1928, il y a eu un grave accident à la carrière, c’était le jour où ma cousine devait naître, son père (le chef) n’y était pas. Il y a eu une explosion, mon père a vu son frère coincé entre deux rochers et un liquide rouge coulait, il croyait qu’il se vidait de son sang. Pour l’anecdote, ils avaient tous une gourde avec du vin rouge, et c’était la gourde qui fuyait.

Le jeudi nous n’avions pas école, les femmes des tailleurs de pierre préparaient le panier avec le repas et on allait manger à la carrière. Ma cousine m’a racontée que quand elle y allait avec sa maman, elle portait le panier sur la tête et elle tricotait en même temps. C’était très dur il n’y avait pas d’argent.  Tant et si bien, que mon père allait traire les vaches qu’il  y avait dans une grange à côté de la carrière et je buvais ce délicieux lait (que je ne pourrais plus boire aujourd’hui).

Le lundi de pentecôte, chaque tailleur de pierre allait charger une brouette de petits cailloux dans sa carrière et la déversait pour rempierrer les rues d’Arudy, c’était une sorte d’impôt.

Il a eu une vie très dure. J’ai souvent vu mon père souffrir à cause la paie (un petit bout de papier avec écrit le nombre d’heures et le montant), on la lui donnait en liquide, ce qui fait qu’à la retraite il n’a pas eu grand-chose. Chez les tailleurs de pierre, les femmes étaient gestionnaires, le mari donnait la paie et c’est elle qui la redistribuait au fur et à mesure. Elle comptait aussi les heures de son côté et quand il y avait une erreur, elle n’hésitait pas à aller voir le patron de la carrière.  J’ai toujours vu mon père demander de l’argent à ma mère pour aller boire son pinton.

Puis la seconde guerre mondiale est arrivée, en cette période de restriction nous avons été chanceux car le patron, qui avait des connaissances, nous donnait de la nourriture. Un jour mon père est arrivé avec un grand paquet de saucisses, j’étais heureuse !  Je me souviens d’ailleurs que pendant cette période mon père avait un revolver, il le cachait dans la grange où se trouvaient les vaches sur une poutre. Heureusement les allemands ne l’ont jamais trouvé.

Mon père est ensuite parti. Ma mère lui envoyait des colis avec des sortes de cagoules en laine. Il était en guerre, il se cachait. Il était à Sarreguemines. Il m’envoyait des cartes pour donner des nouvelles.

Mon papa en militaire
Carte postale envoyée pendant la guerre
Reçois de ton papa mille baisers et embrasse beaucoup maman et marraine pour moi. Charlot
Le 14 mars 1940. Ma fille aimée, ton papa vient te souhaiter un bon anniversaire et en même temps il t’envoie mille baisers. Charlot

  

Il a pris sa retraite au début des années 80. Il a perdu la vue à cause des petits éclats de pierre qu’il a reçu dans les yeux tout au long de sa carrière. A la fin de sa vie, il fallait que je l’emmène aux endroits où il avait travaillé,  il continuait de toucher la pierre, et à chaque fois, quelque chose se passait en lui.

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