Qui a vu l’âne d’Elisabeth la laitière ?

Nous sommes par un matin glacial de l’hiver 1946. A la ferme Kikoteguy de Mouguerre, Joannes le fils d’Elisabeth Mendiboure s’affaire à ses travaux quotidiens ; après avoir donné son picotin à l’âne, Joannes procède à la traite de ses vaches. Maintenant, alors que le jour n’est pas encore levé, il est temps d’atteler l’âne que nous appellerons Cabochon à sa carriole contenant les pichets de lait. Dans sa chambre Elisabeth se couvre chaudement avant de parcourir comme tous les jours ouvrables les dix kilomètres qui la séparent de Bayonne où elle va distribuer le lait de la ferme. Elle rentrera par le même chemin, tantôt marchant, tantôt assise dans la carriole, ayant couvert ses vingt kilomètres quotidiens. Elle approche de la soixantaine, Elisabeth, mais tant que ses jambes pourront la porter, elle continuera sa tournée qu’elle a débutée sitôt son mariage en 1908.

 Mais que diable se passe-t-il ce matin ? A peine Joannes suivi de Cabochon a-t-il mis un pied hors de l’étable qu’il glisse et manque de tomber. La bête sur ses sabots ferrés a, elle aussi, fait une embardée. Pas de doute, le sol  complètement gelé durant la nuit  est dur comme de la pierre. Se mettre en route dans ces conditions serait d’une imprudence folle. Joannes abandonne Cabochon devant l’étable et rentre à la maison. Il lui revient une tache difficile,  convaincre sa mère qu’aujourd’hui elle n’ira pas à Bayonne et qu’il n’y aura pas de distribution de lait ; pour sûr, Cabochon attelé entre les brancards pourrait glisser sur le verglas et se blesser gravement. A contre cœur Elisabeth se laisse convaincre et renonce à sa sortie quotidienne.

 Vers onze heures du matin Joannes se rendant à l’étable pour nourrir ses vaches aperçoit la stalle de Cabochon déserte. Il se souvient alors qu’il a laissé dehors l’animal qui doit attendre patiemment le départ. Mais devant l’étable pas de Cabochon, autour de la maison non plus. Où est donc passé Cabochon ?

Des traces sur l’herbe blanche de givre indiquent qu’il a pris la direction de la route. En une fraction de seconde Joannes comprend que l’âne, fidèle à ses habitudes, s’en est allé tout seul, à l’heure habituelle, sans carriole ni maîtresse, faire sa tournée. L’heure est grave ; tout peut se produire sur le trajet.

 Couvert de sa canadienne et  béret enfoncé sur la tête Joannes se lance sur les traces laissées sur le bas coté et s’informe le long de la route ; sur la place du village, Estefana Biella l’épicière de Micoltéguy a bien vu passer un âne et s’est étonnée de le voir tout seul ; Léon Courtade de la métairie Apecha  a voulu l’arrêter mais trop éloigné, il n’a pu que le voir filer vers Aguerria . Sur toute la côte qui descend vers Bayonne les traces indiquent clairement que Cabochon a compris qu’il lui fallait se tenir sur l’herbe du bas-coté pour ne pas glisser. Enfin à quelques pas de l’école du Port, quel soulagement ! Voici enfin Cabochon broutant des chardons le long du canal. Peu s’en est fallu qu’il ne gagne la route longeant l’Adour jusqu’à Bayonne ;  c’est le garde-barrière du passage à niveau aujourd’hui condamné qui craignant qu’il ne marche le long de la voie ferrée,  l’a refoulé à grands gestes et cris. Il avait donc traversé tout le village, couvert six bons kilomètres et se trouvait à la limite de Bayonne.

 Il ne restera plus à Joannes qu’à retourner à Kikoteguy avec Cabochon tenu en laisse qui retrouvera sa stalle bien fermée. Brave Cabochon ! Tu ne sais pas qu’après toi il n’y aura plus de bête pour assurer ce service  et que  ta maîtresse Elisabeth Mendiboure sera la dernière des laitières de Mouguerre à carriole ou cacolet.

 Nota : Elisabeth de Kikoteguy et son âne  s’étaient distingués en août 1944 en transportant du quartier du Port au carrefour de Kouroutz  Pierre Larre natif de la maison Ametzague. Celui-ci,  blessé d’un coup de baïonnette lors d’une altercation avec un soldat allemand, après avoir été soigné par Thérèse Irola se cachait près de la saline. Elisabeth l’exfiltra dans sa carriole, caché derrière les pichets vides. Après sa guérison, Pierre Larre gagna le maquis et combattit au sein du Corps franc Pommiès.

 

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