Routes de nuit

Dans les années soixante, mon métier m’obligeait à voyager souvent des nuits entières en traversant la France avec ma voiture DS tractant une caravane.

Combien de fois j’ai dû partir ainsi, vers vingt deux ou vingt trois heures, après plusieurs soirées d’insomnie pour sillonner les routes dans tous les coins de France.

Nuits de bourrasques, de vent de pluie ou de neige, nuits avec d’épais brouillards, nuits étoilées glaciales sous le gel.

Luttant sans cesse contre le sommeil envahissant, en me pinçant le visage, me tirant les cheveux, faisant hurler la radio, chantant à tue-tête, ouvrant les glaces pour gober un peu d’air frais, en mâchant rageusement un chewing-gum, fumant une cigarette, ou buvant un gobelet de café « à réveiller un mort »

Pour enfin de temps à autre m’accorder quelques minutes de sommeil affalé sur le volant.

Mais aussi, que d’heures de méditation, de réflexion et de projets pendant ces interminables nuits blanches.

De ces routes de nuit, je garde le souvenir de nombreuses péripéties, d’anecdotes, agréables, quelques fois tristes mais souvent chanceuses.

 Un soir de novembre, je prépare mon départ pour Bordeaux. Je profite des derniers instants pour mettre à jour ma comptabilité et rédiger  une dernière lettre urgente sur ma machine à écrire.

Je place le papier  et dès la première frappe, je sens une résistance anormale, intrigué, je démonte le capot de ma ‘Japy’.

 Oh surprise ! à l’ouverture, une magnifique souris bondit de l’intérieur, telle un diable sortant d’une boite. La chasse est commencée, je ne tiens pas à conserver ce minuscule animal, grand prédateur de mes précieuses archives.

A ce moment un collaborateur entre dans mon bureau. Il comprend de suite la situation. Zélé, il s’engage immédiatement dans l’armée de libération. Il se saisit d’un balai et se met à poursuivre l’intruse aux quatre coins de la pièce.

La souris aussi surprise que nous se blottit dans un des coins. L’employé arme son geste,  comme pour écraser un éléphant. Dans un même mouvement qu’un lanceur de javelot, il envoie dans un premier temps, le manche à balai vers l’arrière, avant de le faire plonger vers la souris comme un piston.

Malheureusement  je me trouve derrière lui. Il m’atteint dans son geste de préparation en plantant magistralement le bout du manche dans mon œil gauche avec une force incroyable. De celui-ci jaillit, comme d’un cratère en éruption, une multitude d’éclairs et d’étoiles. Je suis complètement aveuglé et littéralement groggy. Mon crâne est aussitôt envahi d’une intense douleur, j’ai l’impression qu’il se gonfle comme une baudruche et qu’il va éclater d’un instant à l’autre.     .

En revenant à moi beaucoup plus tard, j’apprends que le balai à résisté au choc, mais que la souris a pu s’évader…

 Cependant, je dois assurer coûte que coûte mon déplacement, équipé (si l’on peut dire) d’un œil « au beurre noir » qui suinte généreusement. Je termine ma préparation pour le départ et comme d’habitude je dispose le cintre de mon costume accroché à la glace arrière de ma DS.

La chance continue de me sourire… Car en refermant ma portière arrière, la glace vole en éclats… (De verre)

 Il est minuit, je démarre enfin, volontaire et déterminé pour cette nouvelle odyssée. J’ignore alors que cette nuit sera pour moi un véritable calvaire.

J’ai conduis toute la nuit, transis de froid, sans visibilité, dans un brouillard à « couper au couteau » avec la glace arrière ouverte, mon œil fermé, l’autre à demi ouvert  mais ayant perdu toute son acuité visuelle.

 J’entrevois enfin Bordeaux aux premières lueurs de l’aube. Je suis exténué ! Mon voyage a comporté autant de haltes de récupération que de stations sur le chemin de croix.

Cependant je suis fier de moi car  j’ai assumé ma mission. Ce soir mon œil ira mieux et je pourrai enfin goûter à un sommeil réparateur bien mérité.

 Quelques jours plus tard, Je dois effectuer un voyage sur Paris, pour me rendre à une entrevue importante fixée le lendemain aux environs de midi, à l’entrée du  bois de Boulogne.

Malgré un retard conséquent de sommeil, je me sens très motivé pour ce long déplacement.

J’ai établi mon plan de route, Les autoroutes n’existent pas encore, Je décide de partir  vers vingt trois heures et de rouler sans arrêt jusqu’à Angoulême où je prévois un arrêt repos d’environ une heure trente, confortablement installé dans ma caravane. Pour cela j’emporte un réveil pour régler mon sommeil en fonction de mon horaire.

La première partie du parcours jusqu’à Bordeaux,  se déroule parfaitement. La circulation est fluide et je roule à une bonne moyenne.

Après Bordeaux,  les circonstances changent. La circulation est plus dense, la pluie se met à tomber. Je suis très gêné par le reflet des phares sur la route mouillée, mais surtout par les trombes d’eau projetées lors des croisements avec les gros camions. Car avec mon attelage de près de 14 mètres les dépassements ne sont pas faciles.

Mes yeux me piquent. Je sens peu à peu le sommeil m’envahir. Je lutte de mon mieux, mais cela devient de plus en plus difficile.

Je viens de passer la borne annonçant Angoulême : 20 kilomètres. Par prudence je décide  de garer mon attelage au premier parking. Heureux de pouvoir enfin bénéficier d’un petit repos compensateur.

A peine installé sur ma couchette, à moitié somnolent, je règle mon réveil avec un  décalage d’une heure trente. Puis très vite la fatigue m’envoie dans les bras de « Morphée »

 Soudain, un bruit de klaxon me fait sursauter. Dans la pénombre, je regarde vivement le réveil. Je crois deviner qu’il s’est passé près de deux heures et le réveil n’a pas sonné. Je me lève prestement, emportant dans la voiture le réveil récalcitrant qui n’a pas rempli sa mission. Je le balance sans ménagement dans la boite à gants.

Je reprends ma route en direction d’Angoulême en pestant sur le retard pris sur mon horaire. Les kilomètres se succèdent, mais j’ai toujours une envie profonde de sommeil, comme si je n’avais pu en profiter pendant mon dernier arrêt.

Maintenant, c’est la plénitude de la nuit. La circulation  est  quasiment nulle, la pluie a cessée de tomber et la lune, timidement commence à éclairer la chaussée. Je fonce vers Poitiers.

 Tout à coup, surprise !  Le réveil sonne dans la boite à gants, je me réveille en sursaut ! Car je dormais !!! Je constate que je roule à vitesse réduite sur le côté gauche de la route. Par miracle rien à l’horizon. !!!

Mon corps est envahi d’un immense tremblement devant la peur que vient de me procurer cette situation. Je range rapidement mon attelage sur le côté droit et je stoppe mon moteur.

Je saisis le réveil devenu mon sauveur pour comprendre l’énigme. Je constate qu’il a sonné exactement à l’heure que j’avais programmée. J’en déduis que c’est au moment de mon réveil en sursaut, une heure auparavant que sans éclairage, j’ai mal perçu l’heure réelle qu’il m’indiquait.

L’alerte a été chaude, sur cette route de nuit, une fois encore la Providence veillait sur moi et m’a certainement évité  une catastrophe.

Je pose ma tête une nouvelle fois sur le volant et je m’accorde un petit sommeil d’une demi-heure, avant de reprendre la route vers Paris, que je rejoindrai à l’heure prévue et sans autres problèmes.

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