Tranches d’une vie à Paris

 

J’ai 89 ans, et je pense avoir traversé une vie pouvant faire découvrir aux jeunes générations quelques pages de notre histoire.

Béarnaise de souche, j’ai vécu et travaillé toute ma vie à Paris, et c’est une partie de l’histoire de cette ville dont je voudrais parler.

J’ai eu la chance de vivre et d’habiter dans le Paris le plus intéressant et le plus chaleureux : la rive gauche de la Seine et le quartier Latin (Première image : j’ai fait mes premiers pas dans le Jardin du Luxembourg, jardin chargé d’histoire entourant le Palais du Sénat).

Ma génération devait vivre de grands événements heureux et malheureux que j’aimerais évoquer.

Lorsque fut déclarée le 2 septembre 1939, celle qui devait devenir la seconde guerre mondiale, je me trouvais en vacances en Béarn. Pour des raisons de sécurité, le gouvernement de l’époque recommanda, si l’on était en province, de ne pas revenir à Paris. Je restais donc dans les Pyrénées avec ma mère et ma sœur, mon père regagnant Paris pour assurer son métier d’enseignant.

La « drôle de guerre », comme elle a été appelée, jeta en juin1940 sur les routes des milliers de Français, ce fut « l’exode ». Mon père parvint à nous rejoindre après avoir fait 800 km à bicyclette.

Le pays fut alors occupé et scindé en deux zones, la zone occupée et la zone libre. Nous étions, en Béarn, en zone libre et je ne regagnerai Paris qu’après l’occupation totale du pays en 1942.

Comme je préparais à l’époque le diplôme pour devenir institutrice (c’était le Brevet Supérieur, équivalent du Bac, et qui a disparu en 1950), il fallait que je me rende à l’Ecole Supérieure de Jeunes Filles de Pau.

Le seul moyen de transport était la bicyclette, le train ne convenait pas et il n’y avait pas d’autobus. J’avais une machine toute neuve qui, fidèlement, m’a permis de faire pendant plusieurs mois, les deux fois 13 kilomètres du parcours, et par tous les temps.

Certains matins, c’était très dur et je me souviens avoir fait, en descendant la côte du village, les premières traces dans une neige immaculée, alors que pas un paysan n’était sorti. Il faisait -13° ce jour là ! Heureusement qu’à la belle saison, c’était un vrai plaisir de pédaler sur la « route de Bayonne ».

1942, et c’est le retour à Paris et l’adaptation à une toute nouvelle existence, celle de « l’Occupation ».

Les générations actuelles habituées à un confort maximum ne peuvent imaginer ce que fut l’occupation, en  particulier à Paris. Nous avons eu faim et froid, toutes classes sociales confondues, particulièrement ceux qui pour des raisons éthiques ou budgétaires ne faisaient pas appel au « marché noir ». Nous avons connu la pénurie alimentaire avec des aliments rationnés et parcimonieusement distribués à l’aide de tickets, et des queues interminables chez les commerçants. Un exemple entre mille. Je me souviens de ma mère, faisant de longs trajets pour trouver un malheureux chou en vente libre ! L’absence de chauffage, par restriction de charbon, était aussi très pénible, d’autant que l’hiver 1942-43 fut très froid. Nombreuses furent les engelures.

A cela s’ajoutait, en raison des raids de bombardements anglais et américains, la pénurie d’éclairage. Le « couvre feu » instauré plongeant les rues dans l’obscurité la plus totale, et chacun devait occulter soigneusement portes et fenêtres. Un corps spécial « les chefs d’îlots » y veillait. Il était interdit de sortir le soir sans raison valable.

Autre fait indéniable. La présence de « l’Occupant » se faisait sentir partout. La ville était couverte de panneaux assez sinistres en lettres gothiques noires et blanches. De même, j’ai le souvenir de contraintes désagréables comme l’obligation de marcher dans la rue, alors que le trottoir, réservé aux occupants, était interdit par des barrières au modeste piéton (je l’ai vécu Boulevard du Montparnasse).

En l’absence de transports, les Parisiens marchaient beaucoup. Si on en trouvait, on se déplaçait à bicyclette (elles avaient même une plaque jaune avec numéro d’immatriculation).

Je repris mes études (le Brevet Supérieur se passait en trois parties) et ai pu voir, avec tristesse, quelques camarades de cours dans l’obligation de porter « l’étoile jaune ».

Mon diplôme obtenu, je pensais pouvoir obtenir un poste d’institutrice, mais une barrière s’est dressée. Il fallait conserver les postes pour les enseignants prisonniers en Allemagne.

Je rentrai donc, après concours, à la Préfecture de Police (dans l’Ile de la Cité, berceau de Paris).

Habitant le 5ème arrondissement je m’y rendais à pied (30 minutes) soit par le Boulevard St Michel soit par la rue St Jaques, les deux voies descendant vers la Seine (ce trajet me rappelle un détail matériel, la pénurie de cuir obligeant les chaussures à avoir des semelles de bois, la marche était assez pénible).

Les bureaux de la Préfecture de Police (une ancienne caserne de Gardes Républicains) étaient très vastes et il y faisait très froid. C’est cependant un lieu qui m’a permis, après plusieurs mois assez ternes, de connaître les heures joyeuses de la Libération de Paris. Car j’ai vécu, en direct, ces journées extraordinaires d’août 1944.

Depuis le débarquement allié du 6 juin, chacun suivait attentivement les moindres informations. La bataille de Normandie fera rage pendant des semaines, mais les Parisiens attendaient un dénouement proche. Dès les premiers jours d’août le ravitaillement deviendra dérisoire, très peu de gaz et d’électricité (elle fonctionne de 22h à minuit).

On attend…

Et c’est le 15 août que les trois groupes de « résistants » de la Préfecture de Police, lancent un ordre de grève générale qui sera suivie par la Garde Républicaine, la Gendarmerie, les gardiens de prison et tous les policiers. L’impression produite sur les Parisiens est considérable, il n’y a plus d’agents en uniforme dans les rues !

Et c’est le 19 août que débute la véritable insurrection et que les affrontements commencent.

Ce jour-là, comme chaque jour, je descendais la rue St Jacques pour rejoindre le bureau, mais, en avançant je perçus quelque chose d’insolite dans la perspective habituelle. C’était bien un drapeau tricolore qui flottait sur la Préfecture de Police. J’en fus très émue, c’était le début de notre libération (les combats devaient durer une semaine).

Arrivée sur le « Petit Pont » (c’est son nom) qui enjambe la Seine, je vois venir à moi mon directeur (fait totalement inhabituel) qui me dit aussitôt : « Mademoiselle retournez chez vous et n’en bougez pas ». Et c’est ce qu’il fallut faire pendant une semaine où se livrèrent de véritables combats.

La Préfecture avait été investie par près de 2000 hommes, les armes étaient sorties de différentes caches, des sacs de sable protégeant les murs en faisaient une véritable forteresse. Il était difficile et même dangereux de se déplacer, les tirs fusaient de partout. Les traces de balles, ainsi que les plaques commémoratives des morts, en témoignent encore.

Le bouche à oreille circulant très vite, c’est la construction des barricades (arbres, sacs de sable, voitures,…) qui d’édifient dans toutes les rues pour contrer le départ des Occupants (il y eut de nombreux prisonniers autour du Luxembourg).

La semaine du 19 au 25 août fut assez pénible. Pas de ravitaillement, il fallait vivre avec quelques réserves. Détail matériel : comme il n’y avait pas de gaz, ma mère utilisait un curieux réchaud alimenté par des boulettes de papier journal. La cuisson était longue et les menus peu variés !

Plus tard, j’appris que le bureau que j’occupais habituellement avait été choisi par les combattants car il présentait une position stratégique en surplombant la Seine (côté sud) et permettait des tirs sur les immeubles « occupés » en face et sur le « Petit Pont » où se rassemblaient les chars allemands.

Un document : c’est avec beaucoup d’émotion que je revois, à la télévision, le film de Réné Clément, réalisé en 1966, « Paris brûle t’il », car une partie a été tournée sur le lieu même des combats, mon ancien bureau.

Les jours passent, les problèmes augmentent. Pas de métro, les bicyclettes valent de l’or. Le ravitaillement est dérisoire. Pas de transports pour la province. L’Occupant essaye de partir. Mais une angoisse subsiste. Paris sera t’il quitté sans dommages, car les autorités allemandes veulent réprimer l’insurrection parisienne ?

Les informations filtrent, et l’on sait que le Général Von Sholtitz, gouverneur militaire de Paris, a des plans pour la destruction des monuments parisiens. Comme nous sommes dans le district géographique du Sénat et que celui-ci est miné, nous sommes descendus pour la première fois à la cave, lors de l’alerte. Heureusement la destruction n’a pas eu lieu. Bien des historiens ont relaté, en détail, tous ces faits.

Une trêve des combats est instaurée les 22 et 23 août. Je peux me rendre à la Préfecture et faire la connaissance des combattants. Il y aura même un repas (à base de haricots bien sur, toutes hiérarchies administratives confondues). Mais la rumeur enfle ! Les Américains sont dans la banlieue Sud de Paris. C’est l’espoir. Les premiers chars, ceux de la Division Leclerc, arrivent en effet, et c’est un déferlement de joie. Il faut avoir vu cet enthousiasme de la foule. Tout le monde était dans les rues et l’on sympathisait avec de parfaits inconnus.

Les premier libérateurs que nous avons rencontrés, Boulevard de Port Royal étaient des Canadiens. Mon père leur a offert du Cognac (réservé depuis longtemps !).

Et l’on s’est installé dans la joie de la « Libération », mais il a fallu des mois et même des années pour retrouver une vie normale. Dernier détail pittoresque : alors que volontaire pour les premiers dons du sang (les combats continuaient ailleurs) je reçus en remerciement des « tickets de pain » en 1946 !

La vie se reconstruit peu à peu. La présence américaine introduit plus de confort. Les échanges bilingues sont intéressants et m’ont permis de fréquenter la Croix Rouge Américaine.

S’écoulent alors pas mal d’années pour arriver à une autre partie de ma vie.

L’Hôtel de Ville de Paris et le Président du Conseil Municipal (il n’y avait pas de Maire de Paris à l’époque) désiraient créer un Service d’Accueil pour les visiteurs français et étrangers. Il fallait un interprète d’anglais. Après examen, je fus admise.

Et là, commencent pour moi, et pendant dix ans, une série de contacts très variés et très enrichissants. C’est par milliers que j’ai accueilli comme interprète des étrangers de toutes nationalités au nom de la Ville de Paris, et participé aux réceptions dans les salons de l’Hôtel de Ville. Les visiteurs ont été très variés, depuis de jeunes collégiens britanniques jusqu’au Maire de New-York et à celui de Tokyo (avec lequel j’ai visité les égouts de Paris en compagnie des Ingénieurs des Services Techniques).

Les réceptions organisées par le Conseil Municipal ou le Conseil Général étaient très diverses selon l‘importance de l’hôte et le nombre d’invités. De plus, certains hôtes de marque étaient reçus à l’Hôtel de Lauzun. Cette demeure, peu connue de Parisiens, est un hôtel particulier du XVIIème siècle, situé dans l’Ile St Louis (faisant suite à l’Ile de la Cité). La décoration intérieure, avec des boiseries sculptées et dorées, est une vraie merveille, et c’était un véritable plaisir que de s’y trouver. Y ont été reçus, la Reine d’Angleterre (pour un thé), de nombreux artistes et écrivains de toutes nationalités.

Tous ces souvenirs, de plus de soixante ans, sont toujours vivaces, et de nombreux documents et photos viennent les étayer.

En espérant que l’évocation de ces tranches du passé, aient un peu intéressé les jeunes générations, je leur souhaite de faire, à leur tour, bien des découvertes.

 

 

 

 

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Un commentaire Ajoutez le votre

  1. Laloê dit :

    >
    Nous l’avons utilisé aussi ! Mais pas longtemps: Il dégageait une fumée infernale !.

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